|
Dans la famille des blindés sans chenilles, les tentatives
furent fort nombreuses, et les premiers pas furent faits en
"durcissant" des voitures et de petits camions
du commerce civil, de façon parfois un peu "chaudronnées".
Des produits pas vraiment très sveltes, franchissant
souvent mal en parcours hors chemins, et à silhouette
plutôt haute.
Dans ce chapitre des blindés à roues qui, de
nos jours, ont pris une importance de premier plan, la maison
Ford se singularisa par un produit résolument innovant
dont l'usage se poursuivra bien après la seconde guerre,
surtout dans d'autres pays que les U.S.A. d'ailleurs. Il s'agit
de l'auto-mitrailleuse "GAK", plus connue
sous le prénom de "M-8" durant le
conflit, puis d'A.M.M.8 dans les registres de l'armée
française qui hérita après guerre d'une
sérieuse dotation de ces engins, tant dans la cavalerie
que dans les unité blindées de gendarmerie mobile.

Au début de sa vie militaire,
la M-8 alla des U.S.A. vers l'Est en bateau. Ici, en 1943,
voici un parc de mise en route du matériel américain
livré en Afrique du Nord. Sur ce terrain de Casablanca,
ou voit côte à côte au premier plan deux
M8 et deux M20. A noter pour les pinailleurs de l'authentique
que les étoiles peuvent avoir des tailles différentes
le même jour au même endroit. Les énormes
batteries 12 volts sont encore posées au bord du capot-moteur
de droite,
quant aux grandes caisses en bois, elles contiennent le lot
de bord ?
On distingue à peine à l'arrière une
série de wreckers Diamond et Ward-la-France, mais aussi
le nez rond d'un rarissime MACK "LMSW-23", seul
wrecker de cette marque, livré dans une configuration
4x2 qui lui valut une courte carrière au combat.
L'engin apparut en 1943, caractérisé par ses
six roues motrices, son efficace petit canon de 37mm, son
glacis avant très pentu, son moteur arrière
bien protégé - un Hercules JXD latéral
peu bruyant et pas capricieux qui avait déjà
fait ses preuves sur les scout-cars un peu plus anciens, puis
les fera sur les camions Studebaker 6x6 cousins du G.M.C.,
avant de poursuivre une carrière après guerre
en Hollande sur les increvables DAF après quelques
légères modifications.

Quelques trimestres plus tard,
durant l'hiver 44-45, une M-8 franchit un gué avec
quatre passagers, perchés à l'extérieur
avec les bagages, rejoignant le reste du convoi patientant
sur l'autre rive. On notera que l'usage sans ménagements
au combat aura très souvent signé la mort de
toutes les ailes en tôle - nervurée mais fine
- à l'avant comme à l'arrière. Les ailes
avant, dépassant la largeur du reste du véhicule,
furent sans doute les premières victimes de virages
approximatifs ou urgents. La pièce de remplacement
n'étant pas jugée primordiale en logistique,
elle était donc introuvable, ce dont les équipages
faisaient aisément leur deuil malgré la boue
: il fallait choisir entre le bourrage des ailes par la glaise
ou les projections des six roues, mais y avait-il vraiment
le choix ?
C'était, pour le civil, comme un petit char, mais
pour l'utilisateur, ce fut beaucoup plus leste, ce qui lui
valut chez les anglais le surnom de "greyhound",
le "lévrier". Et en avancée
technologique puisque outre les freins assistés à
deux récepteurs par roue, l'hydraulique était
omniprésente pour l'embrayage et l'accélérateur
aussi. Ce qui, par la suite, ne fut pas sans perturber les
mécanos d'entretien pour les inévitables fuites
et purges diverses, à tel point qu'en Algérie,
bien des cavaliers avaient improvisé des palliatifs
à base de câbles de freins de vélos, fil
de fer, voire même parfois de ficelles en urgence pour
l'accélérateur ! Car, outre les longues canalisations
de l'avant vers l'arrière, le système impliquait
un émetteur hydraulique à la pédale et
un récepteur au carburateur ou à la fourchette
d'embrayage, multipliant donc les risques de défaillance
au fil du temps
Rien d'innovant par ailleurs en ce qui concernait la transmission
: des ponts "split" de chez Timken qui firent la
preuve de leur robustesse, boite de vitesse et réducteur
classiques. Il fallait juste s'habituer à la position
inhabituelle du volant à contre-pente ou presque, et
à la grille des vitesses d'un levier qui fonctionnait
à l'envers du "H" traditionnel puisque tout
devait repartir à l'arrière et que le moteur
était inversé par rapport au sens de marche.
Bref, un coup à prendre, mais un bon petit cheval à
la direction agréable et au freinage efficace pour
son poids et son allure.
Seules deux versions existèrent chez Ford : la monocoque
blindée de base restait la même, la différence
se situait dans les superstructures. La T-22 E2, dite
"M8" accueillait une tourelle à manivelle,
bien blindée avec bouclier épais pour son canon
- et sa coaxiale de .30 - plus une mitrailleuse à
l'arrière de la tourelle sur tulipe fixe, destinée
uniquement à tirer vers l'arrière ou parfois
vers le haut, mais pas vers l'avant : on a vu de jeunes "reconstituteurs"
accrochés au poignées de la mitrailleuse
et qui devaient s'accroupir
sur le capot moteur tout
chaud, sans protection derrière la tourelle, pour être
dans ce qu'ils pensaient être une position de tir normale
vers l'avant ! Plus tard, et notamment dans l'armée
française, l'addition d'un ring circulaire au dessus
de la tourelle permit de remédier à ce positionnement
irrationnel du tireur en lui permettant de tirer tous azimuts
en étant protégé. En Algérie,
la garde mobile avait même surélevé le
blindage de tourelle qui prenait des allures de lessiveuse
renversée.
La T-26 dite "M-20" était
pour sa part en casemate découverte, avec juste un
drôle de petit franc-bord de protection et un "ring"
circulaire de mitrailleuse lourde. Toute la différence
entre la voiture de commandement et la voiture de combat.
Cette T-26, une tonne de moins que la version canon, fut livrée
en 3 791 exemplaires sur deux ans, alors que sa sur
atteignit durant la même période 8 523 engins.
On notera que les versions découvertes disparurent
rapidement du service actif car ne répondant plus à
un réel besoin et souffrant d'une carence de protection
d'un équipage de 4 hommes - un peu à l'étroit
dans la version M8, au point de faire la guerre avec les paquetages
en plein air, accrochés tant bien que mal !
Par la suite, les M-8 crapahutèrent un peu partout
avec l'armée française - Indochine, puis
Algérie en escorte de convoi puis maintien de l'ordre
en ville sur la fin - mais aussi dans des pays d'Afrique
francophone. Un ami, à présent général
de gendarmerie 2ème° section, qui avait vécu
il y a des lustres en tant que conseiller technique dans un
pays africain, m'avait raconté un défilé
de la fête de l'indépendance dudit pays qui avait,
dans un hangar, deux M-8 dont l'hydraulique avait depuis longtemps
pris sa retraite. Le passage des engins en première
petite, sans freins ni embrayage, pouvait passer inaperçu
de la tribune officielle, mais de l'autre côté
de l'avenue, le public ne voyait pas les mêmes engins
: seule la moitié visible de la tribune avait été
repeinte au pinceau dans un vert tropical, l'autre côté
étant "olive drab d'époque + rouille".
Cela ne s'invente pas.

La guerre est terminée,
et le 5ème régiment de chasseurs d'Afrique,
qui avait débarqué à Ste Maxime en 1944
avant de rejoindre l'Allemagne, est ramené vers ses
quartiers d'Alger début 1947. Cette image est datée
du 14 juillet 1947, on voit la M-20 "Paris" complète
présenter le défilé devant des M-8 qui
ont perdu leurs ailes. Les équipages défilaient
en bonnet de police - bleu marine, fesses jaunes -incliné
sur le côté droit, comme c'était à
la mode à l'époque. L'image se situe au débouché
de la rue Alfred-Lelluch - venant de la mairie d'Alger - vers
le boulevard Baudin parallèle à la rue Michelet,
en bas du plateau des Glières, et le chef de corps
du 5ème R.C.A., saluant les autorités, le lieutenant-colonel
Berterrèche de Menditte, ne se doute certainement pas
que, 15 ans plus tard, il serait le général
commandant le corps d'armée d'Alger dans les tragiques
derniers mois avant l'indépendance - Photo collection
J. P. Dardinier.

Une image du 25 avril 1961
: le putsch des généraux vient d'échouer
à Alger, et un convoi blindé de gardes mobiles
vient de prendre place - tardivement et symboliquement - devant
le quartier Rignot, sur les hauteurs d'Alger, la partie opérationnelle
de l'état-major interarmées qui avait été
le Q.G. des insurgés. Deux M-8 précèdent
deux scout-cars. Sur le premier véhicule, un blindage
vertical avec épiscopes a été ajouté
sur le dessus de la tourelle semi-découverte, et pour
le maintien de l'ordre en ville, la gendarmerie avait apposé
des boucliers devant les mitrailleuses des scout-cars. Le
garde mobile était en position virile sur le canon,
mais il a préféré tourner pudiquement
la tête en voyant le photographe
- Photo collection
J.P. Dardinier.
Au travers de plusieurs décennies, voici donc une
évocation en images de la carrière militaire
de ces drôles d'engins dont le bruit du ventilateur
couvrait celui du moteur : certaines finirent en "pots
de fleurs" à l'entrée de casernes,
toutes pièces mobiles prudemment soudées, puis
ensuite beaucoup souffrirent sur les champs de tir en résistant
vaillamment, à tel point que certaines carcasses purent
heureusement être re-conditionnées par les conservateurs
de matériel militaire.
Cette M-8 a passé plusieurs
années, au retour d'Algérie, en "pot de
fleur" à l'entrée du camp du Larzac, cantonnement
à l'époque de gendarmerie mobile qui vit transiter
les harkis qui avaient eu la possibilité d'échapper
au massacre dans leur pays devenu indépendant. Boite
bloquée, bielles traversant le carter, elle était
condamnée du champ de tir mais survécut un peu
car il fut très difficile de la déplacer, elle
a pu être sauvée in extremis en 1988.
La même M-8, reconstruite
à neuf de A à Z, a défilé le 8
mai 1993 devant Yves Guéna - maire de Périgueux
et ancien de la division Leclerc - et les officiels, à
l'invitation du M.V.C.G. Dordogne, l'auteur en tourelle, et
au volant Michel Orlando, futur président du M.V.C.G.
"MidPy". On notera que le petit caisson nervuré
entre les roues avant et arrières, rajouté après
guerre à la place du porte-mines en plein air, a été
supprimé lors de la restauration - Photos collection
J. P. Dardinier.
Jean-Pierre Dardinier.
|