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En ce
mois de mai 1940 de sinistre mémoire, l'armée
française - général Picquendar dixit
en 1942 - pouvait aligner dans les régiments quelques
3 300 chenillettes et en conservait en réserve quelques
1 300 dans parcs et dépôts divers. Tel était
le fruit de quelques neuf années de fabrication de
cet engin dans diverses usines - Fouga à Béziers,
Berliet à Lyon et majoritairement Renault à
Billancourt.

En
avril 1940, ce bel alignement de Renault UE 2 dans la cour
d'une usine de montage :
il ne manque plus que quelques détails, dont le phare
de black-out Guicherd - au départ dérivé
d'un antibrouillard civil - aux fonctions similaires au Notek
allemand et au futur BO Drive US.
L'engin
en question est connu des amateurs sous le nom de "chenillette
UE", portant chez son concepteur Renault l'appellation
"31R", car c'est en 1931 que commença
son histoire dans les bureaux d'étude.
Le cahier
des charges demandait un engin moyennement blindé,
à chenilles, dont la mission ne serait pas de combattre
mais de s'occuper de ce que l'on appelle de nos jours la "logistique".
En gaulois de l'époque, c'était plutôt
"approvisionnement", munitions et carburant
jusqu'en première ligne. Ainsi naquit la UE, sur l'élan
suscité par l'apparition de la "tankette"
anglaise de Carden-Lloyd à la fin des années
20. Un outil qui ressemblait à un char sans en avoir
les capacités au combat, et de loin, cela devait être
bon pour le moral en ces temps de pacifisme puisque, de son
côté et un peu plus tard, un certain chancelier
allemand allait effectuer des manuvres avec des faux
chars en contreplaqué sur des voiturettes civiles.

En
manuvres l'été 1938, une UE des premières
séries à 3 vitesses et réducteur.
Le chef de convoi est à l'air libre, les protections
des occupants sont repliées vers l'avant
et il n'y a pas de coupoles.
Les militaires,
convaincus de l'exclusive mission de "livreur hors
chemins" assignée à la chenillette,
tenaient même à ce qu'elle ne soit pas armée
! Bref, une conception assez romantique d'une petite bestiole
qui cumulait bien des défauts, mais ce n'était
pas grave puisqu'elle ne devait pas faire la guerre. Cependant,
sous la pression des événements, les état-majors
improvisèrent une évolution-bricolage : le chef
de bord - ou l'aide-conducteur, selon la terminologie de l'époque
- deviendrait en cas de nécessité un tireur.
Et pour ce faire
, .on empila des sacs de sable ( !)
sur le blindage avant, pour y appuyer l'inusable fusil-mitrailleur
24/29.

Derrière
un camion Fiat en avril 1940, la remorque Renault "VV"
à suspension sert à transporter
plus vite la chenillette dont la remorque chenillée
-sans autre suspension
que le basculement du boggie -suit cependant l'ensemble sur
route.
Côté
technique, la chenillette UE pesait 2,5 tonnes sans compter
la remorque - chenillée ou pas - de 750 kg.
Pour remuer tout cela sur de lourdes chenilles acier à
lames serrées qui marquaient peu le sol - mais qui,
pourtant s'usaient très vite - Renault puisa dans
ses dossiers et utilisa le fameux moteur latéral 4
cylindres de 2120 cm3 de ses berlines civiles qui développait
environ 35 chevaux-vapeur à un régime plutôt
bas. Un moteur courageux et fiable, mais cela ne permettait
qu'un petit 30 km/h dans les meilleures conditions, l'appétit
conjointement au petit réservoir concédait une
autonomie de moins de 100 km. Soit quatre fois moins que ce
que réclama le QMC-USA pour les véhicules, quelques
années plus tard, quand il s'est agi de faire vraiment
la guerre. Le blindage de 7mm - à peine plus du
¼ de pouce, 7.65mm, du scout-car américain à
venir - était dissuasif aux balles de Mauser, et
seule la pente importante du glacis conférait une meilleure
protection à l'avant. A cette allure, la chenillette
était incapable de suivre un convoi normal, et l'on
conçut une remorque de transport à atteler derrière
un camion. Elle put aussi être chargée sur le
plateau de petits camions en raison de son faible encombrement.

Un
groupe de mobilisés transis contemple, durant l'hiver
rigoureux 39/40,
cette minuscule chenillette dont on mesure bien l'échelle
comparative.

05
juillet 1939 - Le 71ème B.A.F. - Bataillon Alpin de
Forteresse - s'entraîne au fort Lamothe de Lyon. Photo
col. R. Gazzano
En effet,
l'engin était petit : 2.7m de long, 1.7 de large, avec
une silhouette basse d'à peine plus d'un mètre
! Ce qui revient à souligner qu'un certain colonel
Charles de Gaulle aurait eu, à cette époque,
bien du mal à se faufiler à l'intérieur
! Les deux occupants étaient de part et d'autre du
moteur, ne pouvant communiquer entre eux - en marche -
que par un jeu de feux colorés au tableau de bord,
tant le bruit était insoutenable. Vert pour tourner
à droite, bleu pour tourner à gauche, rouge
pour l'arrêt, rouge intermittent pour ralentir ! Et
comme l'ensemble des jockeys, pardon, des militaires, ne rentrait
pas en totalité, l'on vit apparaître cette spécificité
de "heaume" d'inspiration chevalière
qu'aucune armée par la suite n'osa réutiliser.
Une demi sphère en deux parties articulées qui
cachait la tête de l'homme comme un casque intégral
de moto, avec une mini-meurtrière d'à peine
quelques millimètres d'épaisseur pour conserver
une - infime - notion du monde extérieur
Pour ma part, chaque fois que dans une brasserie, je pris
un café au comptoir, j'ai toujours pensé à
la chenillette Renault en prenant les morceaux de sucre dans
ces gros sucriers sphériques et chromés qui
fonctionnaient de la même façon pour dissuader
les mouches. Aussi est-il assez courant, sur les photos d'époque,
de voir les occupants buste dehors pour échapper à
l'exiguïté et à la chaleur intérieure.

Récemment
capturée et n'ayant subi aucune transformation, cette
Renault dont le pilote dépasse bien de l'habitacle,
montre le détail des trappes d'accès et une
partie du caisson basculant à l'arrière.
Vers 1936,
une version améliorée apparut - la U-2 - dans
laquelle le boîtier de réduction disparut au
bénéfice d'une simple boite à quatre
vitesses au lieu de trois. Alors que la guerre approchait,
la chenillette UE assumait déjà quelque obsolescence,
et des études furent lancées pour confier les
même missions à des engins plus performants.
Ce fut le début des chenillettes Lorraine-Dietrich
à moteur 6 cylindres Delahaye qui n'eurent pas
le temps d'être produites en assez grand nombre pour
pendre vraiment la relève.

Cette
"UE" récemment capturée - cf croix
du marquage latéral - est attelée à sa
remorque chenillée
bâchée, sans doute pour transport d'essence -
et à un petit canon antichar.
Le militaire allemand a laissé le triangle du code
de la route français - au milieu, entre les coupoles
- signalant la présence d'une remorque.
A noter, derrière, une Citroën 7C découvrable
prise à un officier.
De ce
fait, la "UE" s'efforça de jouer son rôle,
mais la période en fut brève : l'occupant n'en
laissa guère le temps. En revanche, avec un souci pragmatique,
l'armée allemande fit main basse sur tout le matériel
"abandonné" et le recycla sous ses
couleurs. En ce qui concerne la chenillette Renault, elle
concocta au fur et à mesure des besoins, un certain
nombre de variantes par additions diverses d'équipements
et de superstructures. Ce ne fut jamais cependant un engin
de combat, mais plutôt un outil de dissuasion aux allures
de petit char qui fit ses quatre années de service
actif en "WH".
Dans
une ville bombardée non identifiée, cette Renault
"germanisée" a été équipée
d'une casemate sommaire abritant un fusil mitrailleur MG-34
et ses deux servants. Le chef de bord s'est également
rehaussé à l'air frais.
Une
Renault récupérée et utilisée
telle quelle par la Luftwaffe pour accompagner l'équipage
du bombardier bimoteur Messerschmitt posé sur un terrain
de fortune.
La
Luftwaffe, par la suite, a monté des armes sur la chenillette,
ici avec casemate fixe
et tourelleau - engin récupéré par les
alliés à la Libération.
L'artillerie
allemande a surblindé cette Renault pour en faire un
poste avancé mobile pour l'observation : les "yeux"
du télémètre sont visibles comme des
cornes de girafe.
Très visible aussi à l'avant, la fameuse plaque
du constructeur de Billancourt.
Ce
soldat allemand, seul sans conducteur, montre bien l'insuffisance
du volume intérieur : il dépasse largement.
Au premier plan, l'arrière d'une remorque de Lorraine-Dietrich.
Sans
doute une "bidouille" d'intoxication : sur la base
d'une UE, une carrosserie très enveloppante
et un drôle de canon pour faire croire à un vrai
char.
Autre
maquillage : la Renault semble petite sous ce faut char T-34
en contreplaqué qui laisse rêveur ce GI à
Berlin. Le faux glacis en planches a été rabattu
vers l'arrière pour que le pilote
de la chenillette puisse voir et faire mouvement.
Sans
doute sur le front atlantique, le maréchal Rommel entouré
d'un essaim d'officiers est reconnaissable derrière
cette Renault juste modifiée par l'adjonction au plus
simple d'un rack de quatre roquettes dans le caisson arrière.
La tige verticale de métal sur prolongateur à
l'avant gauche servait-elle de ligne de mire au conducteur
avant de tirer ses munitions ?
Dans ma
prime enfance à Nancy, j'en vis passer une chaque matin
dans la rue pavée où elle glissait comme par
jeu, mais vingt ans plus tard à Cannes, chez un ami
qui en détenait une, je dus renoncer définitivement
à tenter une installation à bord, malgré
la sorte de couvercle articulé qui permettait en principe
de se faufiler à l'intérieur. Nous n'étions
pas à la même échelle !

Un
court instant de répit pour ces GI's parachutistes,
on distingue clairement le "screaming eagle" sur
les épaules des battle-dress. Nous sommes pourtant
en juin 1944, pas très loin d'Utah Beach, dans les
premiers jours de la reconquête. Ces jeunes gens n'accordent
que peu d'attention à la "tankette" qu'ils
ont sous les yeux, abandonnée par les soldats allemands.
En réalité, il s'agit d'une machine gauloise
typique qui aura sans doute eu un temps de service plus long
dans la Wehrmacht que dans l'armée française
: capturée en 1940 à la débâcle,
cette chenillette Renault a en effet été très
utilisée par les occupants qui lui ont trouvé
diverses missions supplémentaires avec adjonction de
systèmes d'armes divers. Certes, les chenilles peuvent
faire penser à un "Bren Carrier" anglais,
mais deux détails ne laissent aucun doute ! la protection
à ailettes du pot d'échappement, au tout premier
plan, et puis, juste derrière, ces demi-globes qui
font penser à des casques de moto, visières
relevées. En réalité, ce sont les "blindages
de tête" mobiles, destinés à protéger
les deux occupants qui ne peuvent entrer en entier dans la
machine, trop petite !
De nous
jours, il subsiste quelques engins de cette famille de chenillettes
dans divers musées de par le monde, le plus lointain
étant sans doute
, en Thaïlande, souvenir
d'affrontements du passé en Indochine.
J'en vis même une, dépouillée d'une partie
de son blindage, qui pendant quelques années d'après-guerre,
tira une charrue dans les coteaux caillouteux du bas Quercy.
Le détail indémontable : l'orgueilleuse plaque
du constructeur, un gros ovale épais de métal
moulé, solidement greffé à l'avant gauche
du glacis.
Dans les collections privées, il en subsiste, mais
elles sont généralement d'une certaine discrétion.
Leur reprocherait-on insidieusement leur "collaboration"
involontaire ou bien sont-elles résolument dissuasives
à utiliser ? La seconde hypothèse parait aussi
plausible que l'autre.

Dommage
dans les deux cas pour ce témoignage technico-historique
d'une époque qui vit naître le concept des
"low silhouette", les silhouettes basses à
défilement discret comme cette autre curiosité
d'après guerre, plus que rare le prototype Fouga d'une
chenillette à moteur Porsche qu'il fallait conduire
à plat ventre tant elle était surbaissée
!

Conçue
par l'ingénieur Bouffort et construite par Fouga, l'originale
chenillette surbaissée "VP 90 C" sur chenilles
caoutchouc avait moteur Porsche et barbotin à l'arrière
: les deux occupants à plat ventre, pédales
à l'arrière, voyaient leur chemin par les "boites
à lettres" entre les phares.
Une pré-série de dix exemplaires en 1955 n'eut
pas de suite.
Il faut reconnaître que la conduite devait en être
surprenante en plus de l'inconfort,
et aussi, parfois, trop aléatoire avec ce puissant
moteur, pour être mise entre toutes les mains
Jean-Pierre
Dardinier.
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